Cette agence tente de nous démarcher depuis un moment. Quand je dis "nous", je parle du FullFrame Project. Ce projet digital est né pendant le Covid. Il cherchait alors à combler le vide laissé par l'arrêt de la scène culturelle à travers un dispositif simple : filmer les performeurs devant chez eux, sur leur pas de porte.

Flattés par leur insistance, et par l'intérêt qu'ils semblaient porter au "contenu culturel" dont ils se faisaient les garants de la réussite, nous avons accepté un échange téléphonique.

L'agent — une voix jeune, légèrement nasale, dont l'articulation petit-bourgeois se relâchait, lovant paresseusement sur chaque fin de phrase — m'a rappelé un préjugé que je traîne, et que je cultive avec une forme de résignation : celui que j'ai sur cette nouvelle génération d'agents "communicants".

Ces vendeurs d'attention ne s'embarrassent guère de la qualité des réalisations. Leur priorité : empiler des effets visuels aguicheurs, truquer les algorithmes, masquer l'absence d'idée sous des animations criardes. Rarement préoccupés par l'intelligence du spectateur, ils sont les architectes d'un spectacle vide, rapide, accrocheur.

Ce préjugé — que je combats sans grande conviction — repose tout de même sur une observation attentive de ce qu'ils produisent concrètement.

Tels des maîtres d'arts martiaux du like, du follow et du unfollow, ces jeunes gens avenants vous expliquent, mains ouvertes et doigts expressifs tendus vers l'écran, comment ils vont vous amener une foule de followers, de leads et de clients. Ils sont l'évolution darwinienne de l'influenceur. Leurs néons les flattent, leur peau est lisse, leurs dents de lait affûtées annoncent la promesse d'un avenir triomphant.

Dans quel esprit corrompu pourrait germer la moindre méfiance à l'égard de ces padawans du libéralisme digital ?

Séduits par leur aplomb, tentés par la promesse d'une réussite, j'ai donc accepté l'appel. La conversation, dès les premiers instants, s'est révélée lunaire. Je me suis surpris à combler les silences, à expliciter notre démarche, à détailler notre attachement à la création artistique locale, pendant que mon interlocuteur, d'une désinvolture polie et d'un désintérêt immaculé, m'écoutait à peine.

Avec élégance, il me renvoya vers les tarifs visibles sur leur site. Je sentais que la conversation touchait à sa fin. Mais, poussé par une curiosité presque entomologique, je prolongeai l'échange en le questionnant sur leurs méthodes. Il tenta de m'expliquer — confusément — ce qu'ils font, et comment. La conversation prit fin.

Je me tournai alors vers ChatGPT pour comprendre les outils que ces agences utilisent afin d'augmenter l'influence de leurs clients sur les réseaux. Le principe est simple, sinon noble : extraire des listes de profils similaires à celui du client, et automatiser des interactions avec eux — likes, commentaires, follows — pour susciter l'adhésion. Une fois les cibles attirées, on les "unfollow" discrètement, afin de préserver une image désirable. Car un compte qui suit trop de profils, c'est moins "bogoss".

Ces outils s'efforcent de contourner les règles des plateformes, flirtant avec les limites de l'automatisation pour éviter toute suspension.

Ayant désormais conscience de ces manipulations à peine déguisées, je compris que l'attitude distante et arrogante de mon interlocuteur incarnait à la perfection la vacuité de son métier. Une activité sans vie, sans regard, sans lien véritable. Une automatisation froide des rapports sociaux, déguisée en stratégie.

Si le propos de ce post vous parle, je vous invite à découvrir le site et la démarche pour lesquels j'avais, un temps, envisagé cette collaboration. Vous y trouverez, je l'espère, une certaine forme d'authenticité — celle qu'on ne vend pas, qu'on ne truque pas, qu'on ne "booste" pas. Celle qu'on tente encore de faire vivre, dans un monde saturé d'effets.